Actualités

jeudi 03 décembre 2009

Le Président et son ressort comique


Par Guillaume Tronchet - Agrégé d'histoire, enseignant à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Tribune parue dans Libération, le 02/12/09

"Qu'il est drôle notre président ! Mais qu'il est drôle ! Chaque fois qu'on le voit dans les médias, il fait des blagues. Tenez, par exemple : l'autre jour, il a remis les insignes de la légion d'honneur à Dany Boon. On est à l'Elysée. Décorum habituel : une tribune pour le discours du président de la République ; des gardes républicains ; en arrière-plan, un drapeau français. Sur «scène», aux côtés du Président, Dany Boon, visiblement heureux de recevoir le fameux ruban. On le comprend. A deux pas, sans doute, du champagne et des petits-fours. Bref, de quoi mettre les invités de bonne humeur.

Le Président prononce d'abord l'éloge de l'acteur en retraçant son parcours. C'est l'usage. On imagine mal une cérémonie de remise de légion d'honneur se faire à coups d'insultes. Quoique. «Vous êtes né fils d'un Kabyle marié à une catholique picarde, d'un boxeur devenu chauffeur routier... ça commençait pas terrible, il faut bien reconnaître les choses, [...] disons que question rêve, on part de loin.» Ouh, la bonne blague ! La salle rit. Le Président aussi. Car il se fait rire lui-même, le Président. Les Kabyles, les Picards et les routiers apprécieront sans doute moins cet humour «de classe» qu'on sert apparemment volontiers dans les salons élyséens. Mais ce n'est là qu'un tour de chauffe. Le meilleur reste à venir.

«Vous avez déjà choisi la fiction contre la réalité en préférant le nom de Dany Boonau très joli nom qui était le... le vrai, quoi (Nicolas Sarkozy rit franchement) : Daniel Hamidou. Bon. Ça s'aggravait de plus en plus.» Dans la salle, les rires se font plus rares. «Bon je peux me permettre, moi c'est Sarkozy, mais enfin, Hamidou, quand même ! Va faire une carrière avec ça !» Consternation. Après le mépris social, l'humour de comptoir aux relents racistes. Allez lutter contre les discriminations à l'embauche après ça !

Les «écarts» de langage sont aujourd'hui légion au sommet de l'Etat : une petite phrase par-ci, à l'Elysée, sur les origines d'un acteur ; une foule d'autres, par-là, place Beauvau, où l'on en finit plus de moquer les «Auvergnats». Comme si l'on cherchait à «euphémiser» le racisme dans les discours pour mieux le faire accepter dans les pratiques. Celles du ministère Besson, par exemple. N'est-ce pas d'ailleurs tout l'enjeu du débat sur «l'identité nationale» : créer un espace discursif défouloir pour «droite décomplexée» ? Cette banalisation d'une brutalité langagière rappelle d'autres époques, bien sombres. Gare à ouvrir la boîte de Pandore. Nicolas Sarkozy aura beau décorer tous les comiques de France, sa politique, pas plus que son humour, ne prêtent à rire."